« Ce jour-là, j’étais scotché devant mon poste de télévision »

Exklusives Zeugnis vom deutschen Botschafter in Frankreich, Nikolaus Meyer-Landrut.

Nikolaus Meyer-Landrut, Ambassadeur d’Allemagne en France et Sylvain Etaix, fondateur d’Acteurs du franco-allemand.

Le 7 novembre 2019, Acteurs du franco-allemand a eu l’honneur d’accueillir Nikolaus Meyer-Landrut, Ambassadeur d’Allemagne en France. Il raconte son 9 novembre 1989, le jour où la géopolitique mondiale a basculé.

« À l’automne 1989, j’avais 29 ans. J’étais en Allemagne, en poste au Ministère à Bonn. Ce jour-là, j’étais scotché devant mon poste de télévision comme des millions d’Allemands. Il n’y avait pas de réseaux sociaux. Mais contrairement à ce que les jeunes peuvent croire aujourd’hui, nous étions assez bien informés de la situation. La télévision ouest-allemande était regardée également à l’Est. Le 9 novembre au soir, une grande partie de la mobilisation des jeunes et des moins jeunes à Berlin-Est, qui sont allés vers le point de passage, avait suivi la conférence de presse de Günter Schabowski, secrétaire pour l’Information au sein du Comité central du Sozialistische Einheitspartei Deutschlands (SED) sur les télévisions occidentales, car la télévision de l’Est ne l’avait pas montré. Nous regardions la télévision tous les soirs car, depuis l’été, des choses inouïes se passaient. Nous vivions une accélération de l’histoire, des choses impensables. La Hongrie ouvrait le rideau de fer pour laisser passer des Allemands vers l’Autriche. Des Allemands s’étaient réfugiés par milliers dans les ambassades d’Allemagne à Prague et à Varsovie. Les manifestations en Allemagne de l’Est prenaient de l’ampleur de lundi en lundi. Nous avions peur que le mouvement soit réprimé comme en Chine. Mais heureusement cela ne s’est pas produit. Et il y a eu une explosion de joie…».
« En 1988 et 1989, je travaillais au Ministère dans le service responsable pour les questions de l’Unité allemande et de Berlin. En janvier 1989, je devais choisir mon prochain poste pour le mois de mai. J’ai dit à mes supérieurs hiérarchiques que je préférais maintenant faire autre chose et j’ai choisi de continuer  sur les questions de désarmement. Ils m’ont dit : “c’est un très bon choix. Tout ce que vous avez appris ici vous servira tout au long de votre carrière diplomatique“ ».
« Aujourd’hui, un certain nombre d’événements qui se sont passés et qui ont amené la chute du Mur n’ont pas, dans la mémoire collective et dans l’appréciation des Allemands, la valeur qu’ils devraient avoir. Et c’est une partie des frustrations à l’Est. Il ne faut pas oublier le courage de ces Allemands de l’Est qui se sont opposés à un régime qui était brutal. On oublie parfois que la révolution est partie de l’Est et pas de l’Ouest. Il faut le rappeler. Aujourd’hui, lorsque l’on compare les situations de l’ex-Allemagne de l’Est et de l’ex-Allemagne de l’Ouest, oui, il y a des différences. Si on s’interroge sur ce que la Réunification a apporté aux Allemands de l’Est, il ne faut pas oublier les 4 millions d’Est-Allemands qui ont fait leur vie à l’Ouest…

30 ans après, les murs ou les fractures de la société allemande ne sont plus une ligne géographique. Elles se situent ailleurs dans la société. Une partie de ces fractures sont dues à ce qu’il s’est passé à l’époque mais la situation est plus complexe qu’il n’y paraît. Des régions se développent très bien à l’Est, d’autres peinent à l’Ouest. Le chômage atteint des niveaux parfois comparables. Les Français doivent comprendre que l’Allemagne de l’Ouest a fait des réformes, les fameuses réformes Hartz, dont on parle très souvent en France, mais on ne parle jamais des transformations majeures que les Allemands de l’Est ont dû subir. Elles sont beaucoup plus profondes et elles ont fait basculer des millions de vies individuelles. Les réformes que les pays occidentaux ont fait ou font actuellement ne sont en rien comparables aux changements que les populations d’Allemagne de l’Est et des pays de l’Europe de l’Est ont subi depuis la chute du Mur. Au coeur de l’Europe, l’Allemagne regroupe sur un seul territoire, dans un seul pays, avec un seul système politique les deux transformations ; la transformation lente des sociétés occidentales et la transformation brutale d’un territoire de l’ancien bloc de l’Est. C’est une dimension encore largement sous-estimée en France.»

Par Sylvain Etaix.